Bonjour, je viens mourir chez vous (F. Lefort)

Publié le par Aurélie Genêt

Bonjour, je viens mourir chez vous (F. Lefort)

Recommençons donc l'activité normale de ces pages par une petite critique pour le site Babelio. Comme toujours, j'ai bien coché la moitié de la liste, complètement au hasard et, oh, surprise, voilà que je reçois un livre que l'on pourrait bien classer en anticipation (encore que, chez l'éditeur, il entre dans la collection Romans d'aujourd'hui). Je ne connaissais ni l'éditeur, ni l'auteur, parfait pour une découverte.

Pas de virus mortel, de catastrophe naturelle majeure ou de guerre nucléaire pour ce roman au goût post-apocalyptique. «Juste» une crise économique. Mais une belle, complète, absolue, voulue par un cartel financier mondial qui, après l'avoir déclenchée, en perd le contrôle. Dit comme ça, ça ressemble un peu à du connu. Même si le roman date d'avant 2008, je ne le placerais pas en visionnaire pour autant, dans le sens où les crises économiques créées par la bourse existent depuis plus longtemps que cela (tout le monde a appris à l'école le krach de 1929).

Dans Demain... cependant, les choses vont loin, beaucoup, beaucoup plus loin. En effet, du jour au lendemain, l'homme occidental, privé de moyens financiers, voit s'effondrer toute sa société... et retombe à l'état de bête juste préoccupé de sa propre survie avant de revenir peu à peu à des valeurs humaines.

En tant qu'anticipation, Demain... remplit sa fonction. Il part d'une thèse relativement crédible pour faire réfléchir et passer un message idéologique sur nos sociétés actuelles.

L'idée est originale, l'histoire pose la question de ce qu'est l'Homme, le titre intriguant, le style facile à lire.

Tout en recommandant ce livre pour ces différents aspects, certains défauts font cependant qu'il ne passera pas en coup de cœur pour moi. Il s'agit bien entendu, comme toujours, d'une appréciation toute subjective et d'autres lecteurs pourront ne pas partager mon avis.

Ce qui est une qualité, l'idéologie portée par ce roman, par l'auteur dont on comprend sa façon de voir lorsqu'on lit sa biographie, est un peu trop présente pour un roman. Parfois, l'intrigue semble n'être qu'un prétexte pour la faire vivre. Ce roman n'est pas assez roman. Oui, je sais, c'est bizarre dit ainsi. Mais je m'explique. Au niveau style, déjà. Simple, pas désagréable, mais l'auteur semble plus essayiste, chroniqueur que romancier. Bien qu'à la première personne, peu d'introspection, peu d'émotion personnelle.

Certains point que nombre d'auteurs se seraient fait un plaisir de détailler pour rendre vivant et crédible l'ensemble sont purement et simplement passés sous silence ou évoqués par des mots vagues. Ainsi, le personnage principal dirige une équipe de traders. Puisque c'est lui qui raconte les événements, le début des problèmes venant de son domaine, il aurait dû être très précis. Or, ce n'est pas le cas. Du coup, on a l'impression que ce personnage, par son métier, est utilisé comme symbole de l'homme occidental dépendant et coupable à la fois du monde corrompu de la finance, alors que l'auteur aurait tout aussi bien pu utiliser un quidam quelconque, victime d'un système mal compris.

Autre anecdote, sans importance pour le déroulement, mais qui m'a frappée: Un personnage se vêt tout entier d'une fourrure trouvée sur un animal mort. Fourrure splendide, ce sont les termes. L'auteur utilise le mot animal comme s'il ne savait pas lui-même de quelle bête il s'agissait (et personnellement, j'aimerais savoir quel animal vivant en France donne une fourrure superbe capable de couvrir un être humain). Peu importe, le but était de montrer quelque chose sur ce personnage. De fait, il donne vraiment l'impression de ne fournir que les strictes précisions qu'il trouve utiles pour démontrer ce qu'il veut démontrer. Ce qui crée un effet de manque de vie.

Dans le même état d'esprit, tout se passe très vite. Ou en tout cas, on en a l'impression. Les scènes s'enchaînent parfois coupées les unes des autres, encore une fois pour aller à l'essentiel.

Je passe rapidement sur la précipitation du début, sur la noirceur supposée des gens qui, en quelques heures, deviennent immédiatement et sans état d'âmes des tueurs sans morale. Tous, sans exception. L'auteur défend sa thèse par ce qu'il a vu dans certains pays. Certes. Cependant, même dans les camps de concentration, même sur les chemins d'exil et sous la mitraille, il se trouvait des âmes dévouées, des gens capables de se sacrifier pour autrui. Où sont-ils passés, ceux-là, dans le roman?

Il y a quelques autres points qui me chagrinent. Je ne les détaillerai pas tous. J'évoquerai tout de mêmes les Africains, car là, je suis restée bouche-bée, je dois le reconnaître. Que l'auteur, toujours dans cette volonté un peu trop visible de faire passer ses idées, fasse arriver dans l'Europe dévastée des Africains venus s'installer là et en quelque sorte sauver l'humanité en recréant une société juste, où chacun a sa place... Pourquoi pas? Rien n'interdit l'utopie. Mais la réaction du narrateur... Lorsqu'il les voit, il croit que ce sont des anthropophages, des sauvages dangereux parce qu'il l'a lu dans des vieux livres de son grand-père. Mais... mais... Un homme jeune de la fin du XXe siècle (roman publié une première fois en 1998), cultivé (pour être à ce poste, il a fait des études), parisien (donc habitant une ville cosmopolite. Il a bien dû croiser des personnes noires dans sa vie) et il croit que les Africains sont anthropophages! Ça laisse sans voix. Je sais que l'auteur veut mettre certaines valeurs en avant, mais il exagère quand même un brin.

En conclusion, un roman qui mérite d'être découvert pour l'originalité du point de départ, pour une certaine vision du monde à laquelle il serait sans doute bon de réfléchir avant qu'il ne soit trop tard. En tant que roman, il manque cependant quelques éléments, une certaine forme que peut attendre un lecteur.

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