Hugo, l'élève et le journaliste

Publié le par Aurélie Genêt

Hugo, l'élève et le journaliste

Il était difficile ces derniers jours de passer à côté d’une anecdote déjà proposée par les journalistes comme une actualité d’importance et une remise en cause du bac et de l’école. Je parle bien entendu des fameux tweets post-bac de français sur Victor Hugo. Je n’ai pas l’intention de revenir sur les tweets en question (quand je vois le niveau de langue dont ils font preuve, c’est plutôt de l’inquiétude que de la colère que j’éprouve pour ces jeunes. S’ils veulent réussir leur proche vie d’adultes, ils vont devoir très vite avancer intellectuellement et quitter ce stade de la pensée magique. Parce qu’insulter un auteur mort depuis un siècle sur les réseaux sociaux, étonnamment, c’est assez peu efficace), mais sur la façon dont la situation est traitée. En effet, réveillée comme tous les jours par la radio, ce fut pour entendre un journaliste bien-pensant défendre ces « pauvres » jeunes et s’attaquer à « l’école conservatrice » à l’origine de tous les maux (c’est à la mode. Les journalistes aiment bien suivre la mode. Ils doivent croire que ça leur attire la sympathie des auditeurs)sous prétexte que :

– Le français à l’école, c’est pour apprendre à mieux parler français, donc étudier un vieux poème d’une époque où on ne parlait pas comme les jeunes d’aujourd’hui, ça ne sert à rien.

– Les jeunes d’aujourd’hui en question ont d’autres préoccupations que Victor Hugo qui est d’une autre époque et ne connaissait pas la vie rapide contemporaine.

– On ferait mieux de leur servir des textes milieu du XXe siècle à début du XXIe siècle, ils comprendraient mieux et ça correspondrait plus à ce qu’ils peuvent lire d’eux-mêmes.

Je me permettrai donc de répondre à ce monsieur qui, visiblement, empêtré dans sa bien-pensance, à oublié quelques détails :

– Non, en première, donc à 16 /17 ans, on est plus censé apprendre à bien parler français, c’est fait depuis longtemps (quoiqu’à voir la qualité des tweets, on puisse en douter. Pour certains, il y a eu des loupés, c’est sûr) mais à analyser, à comprendre la littérature qui constitue notre patrimoine culturel littéraire et donc une part de notre identité et à connaître les rouages du fonctionnement du style littéraire dans les différent genres. Ça s’appelle une ouverture sur le monde et un travail de réflexion. Ça fait partie des nombreux rôles de l’école, si, si.

– Certes Victor Hugo, ce n’est pas le XXIe siècle, même pas le XXe. Mais Monsieur le journaliste, quel âge avez-vous ? 40,50 ans ? Notre génération vivait donc en contemporaine avec Victor Hugo puisqu’elle le comprenait ? Non. Nous en étions tout aussi loin (à 20 ans près) et ce grand écrivain était déjà mort depuis fort longtemps. Alors pourquoi aurions-nous été capables de comprendre et pas les jeunes d’aujourd’hui ? Serait-ce donc qu’ils sont plus stupides et moins cultivés que nous ? Je ne le crois pas. C’est pourtant ce que la condescendance de ceux qui disent « les pauvres enfants, c’est trop vieux pour eux, ils ne peuvent pas prendre » semble sous-entendre.

– Vous oubliez également qu’on ne leur demande pas de tirer, par un extraordinaire et douloureux trait de génie, une étude de texte de leur seul cerveau. Il s’agit d’une analyse, soit quelque chose de bien précis qui est une application de cours, avec une méthode, une structure, quelque chose de connu, d’établi, qui a bénéficié d’un entraînement en classe. S’ils ont bien étudié leurs cours, ils peuvent les appliquer à n’importe quel poème de n’importe quelle époque. C’est justement le but du travail, parce qu’en littérature, il est de grande vérités, des techniques qui traversent les siècles.

Et puis, Hugo, ça reste du français moderne (il suffit de lire Zola pour s’apercevoir combien la fin du XIXe siècle à des préoccupations sont proches des nôtres), ce n’est pas Charles d’Orléans ou du Bellay. Encore que, les préoccupations humaines, je parle de celles d’importance, la famille, les amis aussi, l’amour, la mort (pas de faire une collection de pseudo amis sur fb ou d’améliorer son score à GTA), sont éternels. Ils existent depuis que l’Homme et Homme et existeront encore longtemps. Or, comme par hasard, ce sont de ces grands sentiments que parle la plupart du temps la poésie.

Justement, à ce propos, n’oubliez pas non plus qu’il s’agit de poésie. Et à mon avis, le problème ne vient pas de l’époque du poète (Victor Hugo, en poésie, c’est simple à analyser, ne vous en déplaise : les vers sont réguliers, il y a des rimes, les figures de style sont hyper classiques, on peut trouver énormément de choses à dire dessus, seulement en connaissant un minimum son cours), mais bien de la compréhension de la licence poétique. Vous préconisez du moderne ? Soit. Osons la poésie contemporaine. Je prends au hasard quelque vers que je trouve sur le net (je peux être moderne, moi aussi, à la portée des jeunes) :

Il n’y  a pas la mer. Il y a la mer. Il

n’y a pas la mer. Il y a la mer. Il n’y

a pas la mer.  Il y a la mer.  Il n’y a

etc.

sur plusieurs lignes

C’est sûr, c’est simple à comprendre au niveau du vocabulaire. Maintenant, bon courage pour l’analyse de textes. Ça va être dur de pondre ne serait-ce qu’une page entière là-dessus… Un autre exemple ?

K’arborera le jour qui

viendre doit On sera jeudi troi

sième d’avril quatorze

Koi donc m’arrivera dans l’auto ni

Fleurira — …

en date de 2014, on peut difficilement plus contemporain de nos jeunes. Et avec des k à la place des q, voilà qui est parfait pour nos jeunes générations SMS, non ? Et pourtant, vous croyez qu’ils aimeraient devoir décortiquer ça ? Vous croyez qu’ils comprendraient mieux le sens qu’un poème de Hugo ?

Peut-être un peu excessif de modernité, en fait, allons voir ce qui se faisait dans la deuxième moitié du XXe siècle. Commençons par un poème de 1959 :

…

quelqu’un compte nos fils d’argent

un à un.

Quelqu’un regarde se serrer

l’épervier des rides

…

Hum, et ils s’insurgeaient contre la métaphore de l’herbe qui parle au tombeau. Que penseront-ils de l’épervier des rides ?

Un autre encore, de 1960 celui-là :

Je suis cet homme nu qui marche dans la nuit

Funambule obstiné, mémoire de la terre

Je marche sur les fils tendus entre les astres

Poème dont les mots recomposent un corps

…

Je trouve ce dernier magnifique, mais pour des jeunes qui réagissent par « sal batar de ta mère », croyez-vous le vocabulaire, les tournures de phrases et des figures de style plus accessibles qu’Hugo ? Sérieusement ? D’autant que pour ces jeunes-là semblant manquer d’une certaine culture, Hugo ou un auteur de 1980, c’est du pareil au même, c’est avant eux, c’est vieux.

Je voudrais aller plus loin que cette remise en question des sujets de français, puisqu’il semblerait que, d’après vous, les jeunes ne soient plus capables de comprendre que ce qui leur serait contemporain et d’un intérêt immédiat. Je propose donc :

– de commencer le programme d’histoire en 2000 (avant c’est un autre siècle, ça ne compte pas)

– de ne plus étudier que la France en géographie (le reste, c’est tellement loin)

– de simplifier le programme de mathématiques (c’est vrai, le théorème de Pythagore, qu’est-ce qu’on a à leur apprendre des trucs d’un vieux Grec qui a vécu on ne sait même plus quand ? En plus les maths, ça ne sert à rien, il y a des calculatrices – ou des smartphones)

Hugo, l'élève et le journaliste

Ce qui m’agace surtout de la part des médias est cette propension à généraliser. Oui, il y a eu des dizaines de tweets. Mais quel pourcentage de population est ainsi représenté ? Toute une génération ? Je ne crois pas. Comme toujours, c’est une minorité rebelle à la société qu’on entend. Parce que les élèves avec un niveau correct en français, ceux qui ont suivi leurs cours pendant l’année, qui ont révisé, ceux qui aiment la poésie ou la lecture en général, ceux-là ont tranquillement réussi leur épreuve et sont passés à autre chose. Ceux-là n’ont pas besoin de lancer leur rage insultante à la face du monde. Alors, ils ne tweetent pas ce qui pourtant leur correspond bien mieux que cette bassesse lue dernièrement. Ils n’envoient pas de petits mots avec « J'adore Hugo. C'est simple à analyser et facile à comprendre. Grâce à lui, j’ai eu mon bac. ». Et comme ils ne hurlent pas, on ne les entend pas, et on fait comme s’ils n’existaient pas. C’est triste.

Je vous encourage, Messieurs les journalistes, à croiser vos sources. Allez vous promener sur des sites communautaires littéraires – toujours pour être modernes (par exemple Babelio). Vous y trouverez beaucoup de jeunes. Et vous pourrez constater vous-mêmes que, ô surprise, Victor Hugo est mieux noté que Stephenie Meyer ! Comme quoi, la littérature française classique n’est pas morte, et reste abordable, ne vous en déplaise.

Alors par pitié, arrêtez de faire des amalgames, de prendre tous les jeunes pour des incultes, incapables de réfléchir aussi bien que leurs aînés de et de s’ouvrir à autre chose que leur perception immédiate, sous prétexte que quelques cancres insultent les auteurs plutôt que remettre leurs propres capacités en question.

Voilà pour mon coup de gueule. Cela m’a fait grand bien de l’écrire.

A bon entendeur…

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Un travail de fou 19/07/2014 11:15

Un coup de gueule tout à fait légitime!