les incohérences en littérature (en particulier en littérature de l'imaginaire)

Publié le par Aurélie Genêt

L'idée de cet article m'est venue en lisant un blog qui s'est fait un nom dans les critiques de films:

L'auteur, qui n'a pas pris son nom par hasard, s'attaque avec une mauvaise foi évidente aux incohérences des blockbusters, ces films rouleaux compresseurs commerciaux à l'américaine où les effets spéciaux sont proportionnellement aussi coûteux que le scénario est faible. Ainsi, il traque par le menu faiblesses de l'histoire, facilités scénaristiques, mais surtout belles grosses erreurs. Même s'il en ajoute au passage, que c'est de temps à autre un peu forcé pour en trouver là où il n'y en a pas vraiment, et que le ton est parfois un peu vulgaire, c'est toujours plutôt bien écrit, fort drôle, et malheureusement majoritairement vrai.

Or, dans les réactions des lecteurs du blog, parmi celles amusées ou en accord avec l'auteur, on peut voir avec surprise des réactions extrêmement violentes, insultantes de certaines personnes. Ces dernières, outre le fait qu'elles n'ont vraisemblablement pas compris le principe de ce blog, semblent aussi blessées que si elles avaient elles-mêmes écrit le film. Peut-être croient-elles qu'en s'attaquant à un film qu'elles ont aimé, on les accusent implicitement d'être des abrutis friands de mauvaises œuvres? J'avoue ne pas comprendre cet emportement.

Quoi qu'il en soit, j'ai remarqué une justification fréquente (hors celle: "je regarde pour me vider la tête pas pour réfléchir", mais ça, vu le type de film, on s'en serait douté ;))

"c'est un film, c'est imaginaire donc tout peut-être possible", cet argument étant encore plus présent lorsqu'il s'agit de SF, fantastique ou fantasy.

Hors, c'est une erreur de croire cela, une confusion entre impossible-imaginaire et incohérence qui ne relèvent pas du tout de la même chose.

J'ai débuté cet article en parlant de films, c'est aussi vrai dans les romans. Peut-être même plus encore car plus visible (dans un film, un détail de la scène, perdue dans les belles images des effets spéciaux et l'action, peut passer inaperçu. D'autant plus que dans les blockbusters dont il était question, la crédibilité et la richesse du scénario sont loin d'être les préoccupations premières des créateurs comme d'une partie des spectateurs), alors que dans un livre, la qualité de l'intrigue compte davantage et les mots écrits sont écrits, on peut revenir les lire encore et encore, et vérifier facilement la moindre contradiction au sein de l'oeuvre.

Qu'est-ce qu'une incohérence?

On pourrait résumer cela tout simplement:

- le côté imaginaire/fantastique est un choix scénaristique fait par l'auteur.

- l'incohérence (en littérature tout du moins) est une erreur scénaristique et, en tant que telle, probablement involontaire (dans le cas contraire, il faut s'inquiéter du pourquoi un auteur ferait des incohérences volontaires).

Plutôt que de longs discours, illustrons la chose.

Imaginons un monde de fantasy régi par des lois physiques similaires aux nôtres, avec une alternance jour/nuit sur 24h correspondant au rythme qu'on trouve dans nos pays occidentaux (ce qui est la cas dans la plupart des romans). Dans ce monde, il existe des magiciens, magiciens qui peuvent, par exemple, se transformer en arbres.

- que quelqu'un se transforme en arbres est bien sûr impossible dans notre réalité physique, cependant, dans le monde, ce sera présenté comme un fait acquis et possible. C'est un choix scénaristique, justifié par la réalité d'une certaine magie présente dans ce roman. Bien qu'impossible, ce n'est pas incohérent si, tout au long du roman, la même magie entraîne les mêmes effets et que cette vérité en est toujours une.

- imaginons par contre, que, en plein été, deux heures après s'être levé au petit jour, le héros frissonne parce que le soir tombe. Il s'agit là d'une incohérence puisqu'en plein été, dans ce monde, les jours sont nettement plus longs que deux heures. Alors, il est fort probable qu'il se soit passé tellement de choses durant ces deux heures que l'auteur lui-même a perdu le fil et ne se souvienne plus de ses repères temporels (normalement, l'éditeur ou la personne chargée par ce dernier de corriger le manuscrit, devrait avoir relevé ces incohérences, mais ce n'est pas toujours le cas). Evidemment, s'il existait dans ce monde des magiciens capables de faire venir la nuit et qu'on précise dans le scénario que c'est l'un d'eux qui est à l'origine de cette soirée précoce, alors ce n'est plus une incohérence puisque ça devient un "possible" dans le cadre de ce monde.

Il ne faut pas confondre non plus incohérence et faiblesse d'intrigue (ou facilité qui se traduit souvent par un deus ex machina):

- si la jeune héroïne, au moment précis où elle allait se faire violer (je prends cet exemple car je viens de le voir dans un roman) est sauvée in extremis par un guerrier inconnu (et qu'en plus ce guerrier est beau et est justement l'homme qu'elle cherchait à retrouver sans savoir où il vivait), c'est un simple deus ex machina.

- Si le guerrier intervient parce qu'il a entendu la jeune fille appeler à l'aide alors qu'il est à une lieue (et qu'il a une ouïe tout ce qu'il y a de plus normale), se déplace à cheval et arrive quand même à temps, alors, c'est une incohérence.

Eviter les incohérences

Eviter les incohérences en écriture est finalement une question de bon sens.

Une bonne relecture devrait déjà en réduire la quantité, voire les éradiquer totalement. Je conseillerais d'ailleurs de relire en vérifiant particulièrement certains points, notamment la chronologie et l'écoulement du temps. Cela évite les erreurs bêtes du genre: le héros a 20 ans. Durant le roman, si on prend le temps de compter les saisons, on remarque que 10 ans s'écoulent. Or, à la fin, l'auteur annonce que le héros a 28 ans. Ce n'est pas une bien grosse erreur... sauf si cet âge est important pour l'histoire, auquel cas, on risque de belles incohérences.

Vérifiez aussi les scènes d'action notamment guerrières, surtout quand il y a beaucoup de personnages. Si votre héros affronte un groupe de 20 hommes, qu'il en tue 19, et qu'ensuite il se trouve encerclé par les ennemis restant, il y a un souci.

Ce genre d'erreurs n'est que de l'inattention et s'évite facilement. Mais il est des incohérences plus difficiles à traquer: les incohérences dans le déroulement de l'intrigue.

Elles sont plus difficile encore à éviter dans un roman de littérature de l'imaginaire. Quand les personnages évoluent dans un monde de magie ou hyper-technologique, on aurait tendance à se faciliter la tâche quand on a besoin de faire avancer l'histoire et de se dire que, finalement, puisque magie il y a, il suffit de dire que c'est magique et, hop, le tour est joué (plus grave encore est de se dire: je laisse comme ça, je n'explique rien, et le lecteur se dira que c'est magique et bouchera lui-même les trous. Non, surtout pas, évitez de prendre vos futurs lecteurs pour des imbéciles!). Cela se sentira. Il est indispensable de créer un monde bien défini. Même s'il y a de la magie ou de la technologie, il vous faut savoir ce qui sera possible ou non dans ce monde, définir des lois physiques (le plus simple étant d'avoir les mêmes que les nôtres), des limites à la magie... Parce que si tout est possible, il n'y a plus d'histoire.

Pourquoi vouloir éviter les incohérences?

Eh bien parce que, comme je le disais ci-dessus, il ne faut pas prendre les lecteurs pour des imbéciles. Certes, certains ne s'en préoccupent guère, ils veulent juste se "vider la tête" (quelle triste expression), d'autres, emportés par l'histoire, ne les verront pas. Mais il y a tous ceux qui les verront. Et ceux-là en tireront une impression: c'est que l'auteur ne s'est pas donné la peine de se relire ou de vérifier si tout se tenait. Et avoir l'impression d'avoir acheté un livre qu'un auteur a écrit par dessus la jambe, c'est très désagréable. Sans compter que ça a tendance à diriger fortement le lecteur vers d'autres auteurs plus "sérieux".

De plus, l'intrigue perd en crédibilité si sa progression ne fonctionne qu'à coup d'incohérences. Or le lecteur, pour entrer dans le roman complètement, doit y croire. Et pour cela, il faut que l'histoire lui paraisse possible. Alors, si on veut rendre, par exemple, un monde parallèle ou un monde magique crédible, il est indispensable que tout y soit réfléchi, cohérent (dans la réalité propre du monde en question).

Un roman est comme un mensonge: celui auquel on croit le plus facilement est celui qui se rapproche le plus de la vérité.

Même un roman imaginaire doit être réaliste, c'est ce qui fait qu'on pourra croire à la partie imaginaire. Tout monde, réel ou inventé, est soutenu par une certaine logique, aussi étrange, aussi différente puisse être cette logique. Et c'est elle qu'il s'agit de respecter.

Alors, amis auteurs, traquez dans vos écrits tous ces petits riens, ceux que vous n'avez pas vus ou ceux que vous avez laissés en vous disant que personne ne les remarquerait, faites de votre univers un univers qui fonctionne, compréhensible et disposant de sa propre logique, et laissez au cinéma hollywoodien la facilité de scènes incohérentes partiellement dissimulées sous de jolis effets spéciaux.

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