Panique (partie 2)

Publié le par Aurélie Genêt

Mes sabots ne semblent plus toucher terre, j'ai l'impression de voler, comme les oiseaux du ciel. Je n'en finis plus de courir. Éden et moi longeons la petite route par laquelle nous sommes arrivés quand on nous a conduits à la pâture. J'atteins une intersection. D'un côté, je vois les bâtiments du club, les écuries, le manège. Si je choisis ce chemin, on m'enfermera, je serai prisonnier, les hommes viendront, et les chiens avec eux. J'ai peur. Je ne veux pas. Je prends la direction opposée. Éden continue de me suivre. Le macadam sous mes fers résonne dans mes muscles et hurle à mes oreilles, entretenant ma course. Devant moi, la route débouche sur une autre, plus grande, où se croisent sans cesse des voitures. Leurs couleurs vives, leur bruit semblable au grondement d’un fauve, tout se bouscule en un ample tourbillon dans mon esprit. Je ne sais plus où aller, mais ma fuite m’entraîne malgré moi en avant, toujours plus loin en avant.

De l’autre côté du large ruban noir s’étendent de vastes prairies. J’ai l’impression qu’elles m’appellent, que leur verdure lénifiante représente l’ultime but à atteindre. Alors, je m’engage au milieu des voitures. Éden, derrière moi, prend du retard. Je l’entends qui souffle, mais mon instinct est plus fort que mon envie de l’attendre.

Les véhicules se croisent autour de moi dans un bruit de tonnerre. Je ne sais plus où je suis. Un rugissement attire mon attention. Un camion, énorme, fonce vers moi.

Je panique.

Frayeur.

Fuir.

Je dois galoper plus vite encore, traverser le route avant qu'il n'arrive, gagner les verts pâturages qui m’invitent. J’accélère.

Un souffle gigantesque me frôle. Les crins de ma queue volent et s’emmêlent.

Je suis passé.

Derrière moi retentit un abominable crissement qui hérisse tout mon poil. Et un choc. Et d’autres crissements, d’autres bruits. Je cours, j’atteins l’herbe, enfin. Je m’arrête, incapable de reprendre ma respiration, trempé de sueur, les flancs secoués de frissons.

Éden.

Je l’appelle sans recevoir de réponse. Je suis seul.

Je me tourne vers la chaussée où les bruits ont pris une consistance anormale. Je ne comprends pas, mais je devine que quelque chose s’est passé, quelque chose de grave. Je demeure figé, le cœur cognant trop fort. Il tape au point de me faire mal, je l’entends battre jusqu’à mes oreilles.

J’ai peur. Je ne sais pas où je suis.

Je reste là, longtemps, incapable de bouger. J’ai écouté le silence sur la route, faisant suite au vacarme. Puis, j’ai vu les voitures et les camions avec des lumières lançant des éclairs bleus sur leurs toits. J’ai frémi au bruit des sirènes.

En moi, la frayeur ne s’éteint pas, mais mon corps, paralysé par la terreur, s'oppose à une nouvelle fuite.

Le soleil est haut dans le ciel. Bientôt, il commencera à descendre vers l’horizon et la journée s’achèvera. Moi, je reste là, seul.

J’entends un craquement, tout prêt, et perçois une ombre mouvante. Des tremblements violents me reprennent. Mes muscles refusent de m’obéir. Seuls mes yeux suivent l’homme qui approche, un licol à la main. Je le connais, je crois. Peut-être. Je ne sais plus.

Il avance les doigts vers moi, avec précaution, puis, comme je ne bouge pas, il passe le licol autour de mon nez et le boucle au-dessus de ma tête. Il me parle doucement :

— Mon pauvre vieux… Qu’est-ce qui t’a pris. Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Notre brave Éden, si calme. Traverser la nationale au galop. Pourquoi ? Si tu savais le mal que tu as fait… Non, ce n’est pas ta faute. Non. Mon pauvre Orphée de quoi as-tu encore eu peur ? Je pensais que ton caractère te jouerait des tours, mais pas à ce point. À présent, c’est trop tard, tu ne reverras plus cette gentille Éden.

Je n’ai pas compris ce qu’il m’a dit alors, mais j’ai su que quelque chose avait changé, pour toujours, car il y avait des larmes dans sa voix. Maintenant, je suis là, dans ce box noir. L’homme a dû me traîner jusqu’ici, tant mes jambes s’obstinaient à ne pas avancer. Il m’a enfermé, m’a donné de l’eau et du foin et est parti. Il est revenu peu de temps après, avec une autre personne, celle qu’on appelle « vétérinaire » qui m’a touché, manipulé, palpé et autres choses désagréables. J’étais toujours figé et tremblant, sans pouvoir rien y faire.

Le vétérinaire a quitté mon box pour dire, d’un ton sec qui a accru mes frissons :

— Physiquement, il n’a rien. Quelques petites atteintes sans gravité. Psychologiquement, c’est autre chose. On ne peut pas savoir comment ça va évoluer. Il peut devenir dangereux, ou déprimer. Il risque de ne plus être le cheval que vous connaissiez. Vous tenez un centre équestre, alors une bête traumatisée, ce n’est peut-être pas une bonne idée. Elle serait même très mauvaise. Vous n’en tirerez plus rien Si c’était moi… Enfin, à vous de voir.

L’autre a répondu, si bas que même mes efficaces oreilles l’entendaient à peine :

— Si vous ne pouvez rien faire, sortez de chez moi. Et gardez ce genre de conseils pour vous !

La nuit est venue, le calme également. Mes jambes ont cessé de trembler et le voile qui paralysait mes sens s’est levé. J’ai compris que la peur persistait. J’ai appelé Éden, mais elle n’était toujours pas là. Je devais fuir !

Fuir les hommes. Les hommes aux habits couleur de nature, les hommes avec des chiens, les hommes avec des voitures, les hommes avec des licols. Tous, sans exception.

Le danger vient d’eux.

Cette idée a résonné dans ma tête toute la nuit et au matin, quand le palefrenier est arrivé pour m’apporter mon foin, je me suis dressé debout, tout droit, et j’ai agité mes antérieurs encore et encore, en menaçant de le frapper à la tête. Un vétérinaire est revenu, un autre, pas celui de la première fois. Mais je les reconnais, ils portent tous la même odeur. Il a voulu me faire une piqure. Je me suis débattu. Ils m’ont maintenu de force, à cinq, et j’ai compris que j’avais raison de les craindre, qu’ils me trompaient de nouveau. Ma frayeur me donnait une énergie folle. Finalement, j’ai senti l’aiguille traverser ma peau et un liquide entrer en moi. J’ai lutté aussi longtemps que j’ai pu. Puis, je me suis endormi.

J’étais chancelant, trop abruti par cet étrange sommeil pour me rebeller quand ils m’ont conduit dans le box où je suis à présent. Un box bien clos, avec un volet au-dessus de la porte et un autre sur le mur opposé. Cette obscurité me calme. Elle me protège des humains. Elle tient ma peur enfermée.

La femme qui avait ouvert la fenêtre n’a jamais recommencé. Mais d’autres sont venus, d’autres ont essayé de me parler et, à chaque fois, la terreur s’est réveillée en moi. Elle ne me quitte jamais vraiment. Pendant des heures, je marche en rond dans mon étroit logement, en espérant qu’elle va refluer. En vain.

J’appelle Éden.

Sans résultat.

Alors je souffle, je tremble, j’appelle plus fort encore et j’ai peur.

Des voix s’approchent, je les entends juste de l’autre côté de la porte. Elles murmurent. Elles sont si graves, si basses, que pour la première fois depuis que je suis là, elles me calment au lieu de m’effrayer. Je sens quelque chose de doux et de triste en elles.

— On ne peut pas faire ça. Pas à Orphée ! Il va guérir, ce n’est qu’une question de temps.

— Le temps, on ne l’a pas. Tu as vu dans quel état il est ? Il ne mange plus depuis des jours. On ne peut pas le laisser comme ça. Que veux-tu faire d’autre ? C’est pour lui, tu sais, il souffre.

— On pourrait…

— Non, écoute, j’ai tout retourné dans tous les sens. C’est mieux comme ça. Ma décision est prise. J’ai déjà appelé le véto. Tiens, le voilà justement qui arrive. Il n’y en aura pas pour longtemps.

Les voix forment un ronronnement apaisant. J’ignore ce qu’elles disent, les hommes parlent trop pour qu’on les comprenne. Mais je devine une chose : je vais retrouver Éden, bientôt. Je la sens toute proche. Avec elle, je n’aurai plus jamais peur.

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Commenter cet article

Nathalie 06/01/2014 20:52

C'est vraiment très bien, mais là ce n'est pas gentil d'avoir arrêter l'histoire comme ça, j'en veux encore :)

Aurélie Genêt 06/01/2014 21:55

Ça tombe bien, je compte bien écrire des nouveautés régulièrement ;-) Le principal, c'est que ça plaise :)