Le Trône d'Aldésie (extrait)

Publié le par Aurélie Genêt

Le texte suivant est le début d'une nouvelle de fantasy assez longue (plus de 50 000 caractères) qui correspond à une préquelle du roman Le Sang d'Aldésie. Elle peut être lue indépendamment du roman. Elle est disponible intégralement et gratuitement en version numérique sur différents supports.

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Le jeune chasseur se jeta de côté et roula sur le sol spongieux de la forêt, juste à temps pour éviter la charge du grand loup gris. Il se redressa aussitôt et, d'un geste vif et sûr, plongea sa rapière dans le flanc palpitant. La lame éventra le fauve aussi aisément qu’elle eût tranché une motte de beurre.

Le choc immédiatement suivi d'une fulgurante douleur arracha un cri surpris à l'homme. Il exécuta un rapide pas en arrière tout en se tournant à demi pour faire face à la louve roussâtre qui venait de le mordre cruellement au-dessus du poignet. Il ne l'avait pas vue arriver. Il avait manqué de prudence en considérant le canidé gris comme un vieux mâle solitaire. Pourtant, il eût dû se méfier : février était le début de la saison des amours. Une erreur qui ne lui ressemblait pas et risquait de lui coûter cher.

Son regard anthracite plongé dans celui, ambre, du fauve, il se campa solidement sur ses jambes et, malgré les tiraillements cuisants dans son bras, affermit sa prise sur le pommeau de la rapière. L'homme et la bête se dévisagèrent un moment durant lequel la forêt parut baignée dans le silence, tout entier tournée vers l'affrontement. Puis le chasseur s'élança, l'arme brandie. L'instinct ne suffit pas à sauver la louve. Elle s'effondra, un plastron rouge souillant son pelage dru.

Le jeune homme posa un genou à terre le temps de recouvrer son souffle. Il se redressa, le cœur encore brûlant des émotions vives du combat. Il aimait la chasse comme il aimait la guerre. Ses veines charriaient le souvenir de générations de grands belligérants, de stratèges et de chefs. L’âcre odeur animale, la tiédeur du sang poissant ses mains, la douleur même lui donnaient le sentiment de vivre pleinement. Combien tout cela lui semblait plus réel que les ors de Veldan, le palais royal ! Il préférait cet affrontement mortel frontal aux coups fourrés, hypocrisies, complots d'alcôves et lâches empoisonnements en vogue à la cour.

Il eût pu, bien sûr, emmener avec lui une troupe de rabatteurs, traquer les loups à cheval, avec une arme à feu – bien que celles-ci fussent peu précises pour une cible mouvante – ou, mieux, avec un arc. Il avait toujours été bon archer. Mais il voulait se sentir exister avant que de trop lourdes responsabilités ne vinssent l'arracher à ses plaisirs déjà rares. Cependant, à trop profiter de sa relative liberté, à fuir Veldan, il avait joué d'excès de témérité et avait bien failli mettre ses jours en péril. Il n'avait pas la liberté de risquer sa vie. Elle ne lui appartenait pas. Il se devait à l'Aldésie.

Il évalua sa situation en passant sa main dans ses cheveux blonds mi-longs que la sueur, le sang et la boue collaient à son visage et dans son cou. La perle qu'il portait à l'oreille droite avait été arrachée, laissant sur sa joue une trace brunâtre, son pourpoint et sa culotte étaient déchirés et souillés, ses bottes de cuir souple elles-mêmes étaient égratignées. Lui ne trouvait nulle indignité dans cette apparence, mais il savait que d’autres la jugeraient honteuse pour un homme de sa condition.

— Oh, Votre Altesse est là.

La voix enfantine le tira de ses pensées. Malgré sa tenue azur et or de page du roi et ses cheveux frisés au fer, le gamin d'une dizaine d'années avait l'air un peu ridicule, perché sur sa grande haridelle alezane.

— Sa Majesté vous fait mander sur l’heure. Mais je crains son courroux, car voilà long temps déjà que je vous cherche par les bois.

— J'arrive, répondit laconiquement le chasseur.

D'instinct, il tortilla sa moustache qu’il eût souhaitée plus fournie et conquérante pour pallier la délicatesse de ses traits.

— Votre Altesse, risqua le petit cavalier, le rang de prince du sang et héritier du trône d'Aldésie vous impose certaines convenances…

Le prince serra le poing. Il n'appréciait pas cet enfant dont le ton plaintif lui agressait l'oreille et qui se permettait ce conseil sentencieux, mais sans doute répétait-il seulement les mots sortis de la bouche du roi. S’il l’eût volontiers rabroué, il se l'interdit. Aussi agaçant que fût ce gamin plus habile à l'évitement qu'aux jeux virils, il n'en était pas moins issu de fort noble lignage. Si noble que le souverain lui-même se gardait de trop le mécontenter. Déplaire à une puissante famille équivalait trop souvent à s'opposer à la haute noblesse tout entière. Un piège à esquiver. Puis, malgré son jeune âge, ce garçon portait déjà le prestigieux titre de comte d'Asporville, depuis que son père avait eu le mauvais goût de mourir emporté par la petite vérole, à cinquante ans passés.

— Mon rang m'impose-t-il également la couardise ? Si je n'avais occis ces loups, dans deux mois, il s'en fût trouvé six de plus et bientôt on les verrait rôder sous les murs d’Aldes.

Le prince exagérait. Les loups n'avaient plus tenté de franchir les portes de la capitale depuis la Grande Famine, un demi-siècle plus tôt. Il ajouta, plus conciliant :

— Vous pouvez prévenir le roi mon père de ma présence prochaine à ses côtés. Juste le temps pour moi de reprendre mon cheval qui attend à quelques pas d'ici.

Allons, songea le chasseur, le moment de liberté venait de s'achever. Il devait regagner la route des représentations officielles, des intrigues de cour et du jeu malsain de la politique.

 

*

 

Sous les feux du soleil couchant teintant ses murs d'orangé, le palais royal resplendissait. Les souverains des autres pays d'Ariase ne l'enviaient pas pour rien. Si les coffres de l'État comme la fortune personnelle du roi fondaient sous le coût des travaux incessants nécessaires à en faire la plus vaste et la plus moderne demeure de tous les temps, ce sacrifice financier en valait la peine.

Les jardiniers s’évertuaient encore à assainir le terrain qui l'entourait, les aménagements se poursuivaient, faramineux. Alors que les intérieurs n'étaient pas achevés, on construisait de nouveaux bâtiments formant des ailes indépendantes, le Pavillon du Soleil et le Pavillon Blanc. Les courtisans vivaient en permanence dans le bruit, la poussière et les gravats. Cependant, Veldan avait déjà gagné son surnom de Perle des perles et le méritait bien. La magnificence du monument ne suffisait pourtant pas à attirer les regards, tant l'éclat du souverain audien, qui se tenait devant lui, l’emportait. Ce dernier bénéficiait lui aussi d'un surnom justifié, auquel il tenait particulièrement : Louis VI le Sévère. Sous sa toque emplumée, ses traits secs marqués par les ans durcissaient ses iris presque noirs. Il portait les cheveux courts et la barbe drue à l'ancienne mode, ce qui s'harmonisait fort bien à ses habits de coupe guerrière et de teintes sobres. Rien dans son noble maintien ne laissait imaginer que l’âge et la maladie commençaient à le fatiguer de cette vie pleine de responsabilités et de représentations. Dignement juché sur un cheval immaculé, il fixait l'horizon en train de s'obscurcir.

Bientôt paraîtrait le carrosse amenant Anne, six ans, troisième et dernier enfant royal. La reine, trop âgée pour cette tardive grossesse, étant morte en couches, la fillette, confiée en nourrice à Madame de Reyville, avait grandi loin des affres de la cour, dans le cadre idyllique de Pontviller, le féérique château ayant jadis abrité les anciens souverains d'Aldes. Mais Pontviller était trop excentré, à près d’un jour de voyage de la capitale, pour la politique du moment. Il fallait tenir Aldes, toujours prompte au mécontentement et aux mouvements de révolte, d’une main de fer. Et pour cela, le pouvoir devait se trouver sur place.

Le monarque n’avait que peu rencontré sa fille, cependant, puisqu’elle atteignait l’âge de quitter les robes des nourrices, il souhaitait l’avoir près de lui, maintenant qu’il vieillissait. Aussi la haute noblesse avait-elle été conviée et s’alignait-elle en rang d’honneur, à pied, en arrière du roi et de ses deux fils à cheval.

Le prince avait délaissé ses habits de chasse pour revêtir un costume de cour. Il avait refusé d'utiliser du maquillage pour dissimuler les traces de sa lutte avec les loups, bien qu'il devinât que nombre de courtisans eussent préféré le voir plus coquet et enclin au faste. Mais son caractère l’engageait au contraire à se montrer aussi sobre, dur et strict que son père. Tous deux se ressemblaient beaucoup. Ne portaient-ils pas d'ailleurs le même prénom : Louis ? Le prince concevait grande admiration et respect pour le roi et savait ce sentiment réciproque. Héritier du trône par le droit d’aînesse qu’exigeait la loi audienne, il comptait, le jour venu, poursuivre une politique identique. Il comprenait l'importance accordée à sa jeune sœur : son mariage permettrait un jour une alliance intéressante avec une puissance voisine. Aussi, l'arrivée d'Anne occupait-elle tous les esprits.

Une belle voix riche et profonde fit tourner la tête au prince Louis vers sa droite où se tenait un élégant cavalier : Charles, son frère cadet d’une année.

— Est-il vraiment utile que nous perdions tous trois notre temps à attendre une enfant de six ans ? Elle aura supporté une journée entière de route et n'aspirera qu'au repos. Nous ferons connaissance demain.

Les paroles étaient censées, mais le ton plein de rancœur comme souvent. Louis détailla machinalement l'impression dégagée par son frère. Comme la plupart des membres de la dynastie Dauricy, Charles paraissait plus jeune que son âge. On lui eût donné vingt ans quand il avait plusieurs années de plus. Contrairement à son aîné qui exhibait moustache et royale, le fils cadet du monarque restait imberbe comme pour mieux montrer l'exquise délicatesse de ses traits, si semblables à ceux d'Adrys, le roi des dieux. Il portait sa longue chevelure blonde – si claire qu'elle en devenait presque blanche lorsque le soleil brillait à son zénith – aussi orgueilleusement qu'une couronne. Par sa haute taille, ses larges épaules, son corps gracieux autant qu’athlétique, il s'inscrivait bien dans la droite ligne de ses aïeux.

— Eh bien, retirez-vous ! répliqua, cinglant, le roi. Quoique si votre présence n’est point indispensable ici, elle ne l'est pas davantage ailleurs. Vous me décevez, Monsieur, comme à votre habitude.

Louis se garda d'intervenir. Il n'entretenait guère d'affinités avec son frère, mais reconnaissait que leur père le rabrouait injustement. Le souverain ne s'accoutumait pas à ce fils si différent de lui, goûtant la mode, les jeux, et les plaisirs ; ce fils si en accord avec la frivolité de la cour et le faste de Veldan. Toujours entouré d'une horde de jeunes courtisans admiratifs qui l’imitaient en tout, aussi intelligent que beau, Charles possédait tous les atouts pour être le plus aimable des princes. Cependant sous son masque de légèreté, pensait Louis, il regardait parfois le monde avec dans le regard une expression dérangeante. Quelque chose qui pouvait passer pour de la jalousie ou de la frustration. 

 

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