Un peu de lecture "Sonne tierce (1)"

Publié le par Aurélie Genêt

Tout d'abord, une petite présentation de cette nouvelle.

Je l'ai écrite pour un concours paru dans un magazine très sérieux que j'affectionne beaucoup: Histoire et images médiévales. Je le conseille d'ailleurs aux amateurs de moyen-âge.

Le thème était vaste, puisqu'il s'agissait juste de placer la nouvelle à n'importe quel moment du moyen-âge, la plus grande contrainte était la grande brièveté imposée par le format de la revu.

Quelle ne fut pas ma joie de voir ma nouvelle retenue comme "coup de cœur". C'est peut-être la publication dont je suis la plus fière. Certes, elle ne m'apporte rien concrètement si ce n'est le plaisir de voir mon texte dans ce bon magazine. Mais je suis passionnée par cette époque et mon histoire a paru suffisamment crédible pour des spécialistes de la période médiévale!

En voici donc la première partie:

Sonne tierce (1)

Au loin, une cloche sonne tierce alors que, monté sur son roncin rouanné, il aperçoit les remparts de la ville. D’une main, il tient son mantel serré pour affronter le vent d’automne, et de l’autre arrête sa monture. Celle-ci regimbe sous l’effet puissant de la bride, mais obéit. Il soupire de soulagement. Une trace humaine, enfin. Il n’a plus souvenir de quand a débuté sa chevauchée. Il lui semble qu’une éternité s’est écoulée depuis son départ. Quel départ d’ailleurs ? D’où vient-il ? Quand ? Pourquoi ? Toutes les questions restent sans réponse. Une seule pensée, obsédante, l’occupe : il est Jehannin, le boisselier, et sa femme Louison l’attend.

Devant lui, le chemin se sépare en deux rubans bruns d’inégale importance. Du senestre côté, il se mue en belle charrière qui mène à la grande cité. À dextre, il devient misérable sentier mangé de fondrières qui rejoint un village de quelques feux, aux maisons de lauze, inattendues en ce pays de plaines.

La fatigue l’accable. Le froid aussi. D’où vient-il ce froid ? Le soleil brille pourtant au levant. Mais ses rayons ne réchauffent pas l’homme. Ils ne sont qu’une lumière sans substance, sans vérité. Jehannin frissonne et resserre encore son mantel. Il réalise que l’habit trop large n’est pas le sien. La certitude nait qu’il n’en a jamais eu de tel, bordé de fourrure de lièvre. Lui ne va jamais qu’en simple cotte. Puis, il voit les déchirures, les taches sombres qui souillent le beau drap. Des bribes de souvenirs reviennent.

*

Le roulement sourd du galop des chevaux, les cris de fureur, l’odeur âcre du sang, l’éclat meurtrier des haches, la flamme colorée des bannières. Il revoit ses compagnons d’infortune, venus se battre dans cette guerre qu’ils ne comprennent pas. Les hommes tombent. Les flèches sifflent. Les fers résonnent. Des chevaliers caparaçonnés de métal chargent. Il ne sait comment il évite les coups alors que d’autres sont écrasés, pauvre piétaille juste bonne à ralentir l’ennemi par son sacrifice. Est-ce pour cela qu’on les a arrachés à leurs familles, que leurs enfants meurent de faim et que leurs récoltes se perdent sans homme pour travailler la terre ? Un cavalier tombe près de lui. Français, Anglais, ami, ennemi, le boisselier ne sait pas. Étourdi, il agit d’instinct. D’une main, il relève le camail et de l’autre glisse sa lame dans le défaut du gorgeron. Le chevalier en armure se débat. Ses membres battent l’air en spasmes violents, puis retombent, inertes. Il est mort. Sa visière est restée baissée d’un bout à l’autre et Jehannin n’a même pas aperçu ses yeux. C’est comme s’il avait poignardé une statue.

Il regarde autour de lui, hébété. Des corps partout, hérissés de flèches. Le silence tombe, terrible, pire que les clameurs accompagnant l’attaque. Le boisselier ne comprend pas. Il est seul, ou presque. Le grand ost, où est-il ? Ils étaient des milliers ; des fantassins, des cavaliers bien armés, la fine fleur de la chevalerie du Royaume de France, sûrs de l’emporter. Que s’est-il passé ? Il n’a rien vu, rien saisi. Les flèches ont surgi sans prévenir de derrière les haies bordant le chemin. C’était un piège, ils se sont laissé jouer.

Une fraîche bourrasque soulève un bout d’étoffe azurée qui danse au gré du vent, au-dessus du champ de bataille. Un instant, le soleil s’accroche aux fils d’or d’une fleur de lys. Jehannin pleure.

*

Il jette le mantel de fourrure, écœuré, lorsqu’il devine qu’il l’a pris sur un corps. L’idée l’horrifie. Le roncin s’impatiente et renâcle. Le boisselier devrait abandonner le cheval, sans doute volé lui aussi, mais ne peut s’y résoudre. Ses membres sont si las. Il regarde le village dans le lointain. Malgré la pauvreté qui émane du lieu, le voyageur a l’impression d’une aura de paix et d’amour semblable à celui des saints sur les vitraux des églises.

Cette sensation de connaître l’endroit le surprend : est-ce chez lui ? Il sait que non. Il sait aussi qu’il devrait s’y rendre sans hésiter.

Mais la ville étant plus proche et le chemin plus aisé, il engage sa monture dans la charrière. Le roncin refuse, rétif à la manière d’un animal poussé vers un marais. Enfin il cède et prend le petit trot.

Quand il arrive au pied des fortifications, le cavalier s’arrête, impressionné. Le mur d’enceinte sans crénelage est flanqué de tours rondes et d’épais contreforts. Des mâchicoulis courent le long de la maçonnerie et des archères la percent de toute part. L’ensemble mesure dix toises de hauteur. Aussi imposant qu’une cathédrale, il s’élance vers le ciel avec orgueil. Le boisselier imagine déjà payer un coûteux droit de passage pour traverser le pont dormant. Il porte la main à son escarcelle et la trouve bien légère. Pas un simple denier, pas la moindre pièce noire. Nul garde pourtant n’interdit la porte qui dessine une bouche béante dans la muraille. Alors, Jehannin engage sa monture sur le pont dont le bois craque et résonne. L’espace d’un instant, dans les fossés profonds, il perçoit une forme mouvante du coin de l’œil. Il tourne la tête vivement : l’ombre s’est déjà évanouie. Il frémit. Il a cru distinguer la gueule hérissée de crocs d’une de ces chimères qui peuplent l’Enfer et que sa mère lui montrait jadis dans les sculptures des chapiteaux d’église. Il hésite à fuir, mais manque de courage pour fournir cet effort. Devant lui s’ouvre la ville avec ses échoppes et ses marchands ambulants.

à suivre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Megami Sunshine 31/12/2013 17:13

Bon première question, ou est la suite? :p Par contre, c'est loin d'être facile à lire, c'est pas lourd mais...complexe. Tu écris tout le temps comme ça ou c'est juste le thème du Moyen-Age qui t'a obligée à employer le vocabulaire adéquat?

Megami Sunshine 31/12/2013 17:24

Oui mais ce qui est bien c'est que c'est soigné mais pas lourd du tout, genre tu fais pas des phrases de huit kilomètres quoi ;) Moi c'est vrai que j'écris plus en style ultra-simple (tu le verras si tu me lis un peu), on m'a souvent dit que ce que j'écrivais était "facile à lire"...j'ai jamais su comment je devais le prendre ;)

Aurélie Genêt 31/12/2013 17:18

La suite va venir tout de suite. Oui, c'est complexe, mais j'adapte en fonction du thème. Là, c'était moyen-âge et écrit pour une revue spécialisée en moyen âge (donc des habitués d'un certain vocabulaire a priori). Quand j'écris une histoire moderne, le style est plus simple et actuel ;). Par contre, la qualité de l'écriture est toujours un aspect que je soigne particulièrement.