Sonne tierce (2)

Publié le par Aurélie Genêt

Il descend de son cheval qu’il tire par les rênes pour entrer. Aussitôt, mille choses assaillent ses sens : la multitude de couleurs, les cris des commerçants, l’odeur des gaufres et des rôties.

Il admire le spectacle plein de vie offert à lui. Les rues sont propres et pavées. Chaque boutique s’ouvre en arcade de douze pieds de long sur six de haut, exposant ses marchandises aux promeneurs. La cité regorge de richesses.

Les pas du voyageur le guident devant l’échoppe d’un drapier. Il admire les magnifiques soieries, les velours, les taffetas… S’il pouvait ramener un cadeau à Louison. Mais sa bourse est vide. Il la tâte d’un geste machinal et, surpris, y découvre une dure forme ronde. Une pièce qu’il sort avant de retenir une exclamation : le disque métallique luit au soleil. Une pièce d’argent ! Jamais le boisselier n’a eu entre ses doigts pièce de plus grande valeur qu’un double tournoi de billon. La voix un peu tremblante, il s’enquiert du prix d’une coudée de soie lumineuse tel un ciel d’été. Le prix est ridiculement bas. Jehannin hésite. Ce genre de trésor n’est pas pour les gens comme lui ! Qu’en ferait-il ? Il sait rester à la place que sa naissance lui a donnée. Jamais il n’a regardé les puissants avec convoitise. Ses souvenirs récents sont imprécis, mais du reste il ne doute plus. Louison n’est pas femme à gaspiller de dures économies. Elle se montre toujours sage, généreuse pourtant avec plus pauvre qu’elle. S’il lui achète cette soie, elle s’émouvra, mais demandera pourquoi il a dépensé sa fortune en un bien superflu. Il sourit. Il lui cueillera un bouquet de fleurs des champs. Il la connaît, sa Louison : elle aime les attentions simples. Le boisselier s’éloigne de l’échoppe alors que le drapier tente de le retenir en proposant des prix de plus en plus bas.

*

Le voyageur progresse dans les rues agréables. Une délicieuse odeur de cannelle et de gingembre l’appelle. Une auberge arbore une enseigne aux couleurs vives représentant une poularde dorée qui, à elle seule, met l’eau à la bouche. Tout autour de lui, dans la rue jouxtant l’auberge, ce ne sont que pâtissiers, maseliers, talmeliers. Les mets les plus savoureux se sont donné rendez-vous en ce lieu. La vue des rissoles lui fait sentir sa faim de façon presque insupportable. Depuis quand n’a-t-il pas mangé ? Il hésite devant un étalage de fruits secs et de poires cuites gorgées de vin épicé. Un oblayer lui propose sa marchandise. Jehannin joue avec sa pièce, tenté. Non, se persuade-t-il, raisonnable. Pour quelques oublies, il aurait plusieurs livres de pain. Quel égoïste il serait de dépenser son bien alors que d’ici peu, il pourra le partager avec Louison.

Il délaisse ce lieu de fausses délices.

*

Un peu plus loin, il entre dans un autre monde. Des hommes, indifférents aux condamnations répétées de l’Eglise, se livrent à toutes sortes de jeux sur la voie, à l’abri de l’encorbellement des maisons. Certains s’affrontent aux quilles, d’autres, assis à même le sol, manient les dés.

Le boisselier connaît peu les secrets des jeux de hasard. Il récite un Pater Noster, puis sort son trésor de sa bourse pour le contempler. Un joueur de dé l’appelle :

— Eh, l’ami, joins-toi à nous. On voit tout de suite que tu n’es pas n’importe qui. Tu es du genre à te battre, et à gagner. Tu doubleras ta mise.

C’est vrai, il n’est pas n’importe qui. Une bouffée d’orgueil l’envahit et pour prouver à l’homme qu’il ne se fourvoie pas, il s’approche du jeu. À nouveau, le souvenir vivace de Louison l’interrompt. Jamais elle ne se risquerait ainsi. Mieux vaut la certitude d’un humble bien que la trompeuse espérance d’une fortune. Il a failli agir sans raison, par excès de fierté. Il songe qu’il n’est qu’un simple boisselier, et que, comme tous les hommes ordinaires, il serait dépouillé par les joueurs avertis. Il sourit poliment et reprend sa route sans but.

*

Une nouvelle auberge lui tend les bras avec la promesse d’un doux repos. La tenancière le flatte :

— Venez, Monseigneur, j’ai de la place. Un lit par personne, avec des draps propres, sans vermine. Et une jonchée toute fraîche que je viens de répandre au sol.

La femme est grasse et rose. Son apparence semble l’assurance de bonne chère et de molle vie. Le boisselier sent revenir la fatigue estompée par les merveilles de la ville. Il va accepter quand… Non, Louison l’attend depuis si longtemps. Il ne va pas dormir et la faire patienter encore. Ses pas sont de plus en plus lourds quand il pénètre dans un quartier joyeux et coloré. Des dizaines de jeunes gens et jeunes filles, coiffées de fleurs, dansent des farandoles en chantant devant ses yeux émerveillés.

*

Il avance d’un pas, mais un jeune homme, tout à son amusement, le bouscule et lui lance :

— Prends garde manant, tu me gênes. Je devrais te bastonner.

Jehannin ne se sent pas la patience de supporter l’outrecuidance d’un jouvenceau. Sa main serre avec force les rênes de son roncin qui le suit placidement depuis son arrivée. Il va répliquer avec colère, peut-être même jouer des poings. Seulement, il n’a plus l’âge du temps où l’on s’écartait de lui lorsqu’il était d’humeur batailleuse. Il a appris que mieux vaut réfléchir avant de se jeter tête baissée. Aussi se contient-il. Après tout, une insulte ne blesse que les prétentieux. L’autre est encore presque un enfant. Sans doute n’a-t-il pas agi par méchanceté. Quand bien même, le courroux ne réparerait pas l’affront.

*

Malgré lui, le voilà entouré de jeunes filles rieuses. Leurs surcots s’ouvrent sur des robes vertes et dévoilent des ceintures d’argent. Leurs cheveux lâchés, rouges comme le poil d’un goupil, chatoient avec l’intensité d’un feu sauvage. Elles lui susurrent des mots doux, dansent avec des poses langoureuses. Il résiste. Leur peau le frôle. Il lâche la bride de son cheval et fuit, les mains sur les oreilles pour couvrir leur chant de sirènes, en hurlant comme un fou :

— Louison, Louison !

Son épouse ne possède pas la beauté de ces jeunes filles. Elle n’a pas leur haut front bombé, leur sein menu, leur teint de lait. Son corps est celui, un peu lourd, d’une femme du peuple. Mais c’est ainsi qu’il l’aime : douce, généreuse et maternelle.

*

Alors qu’il court au hasard de rues qui n’en finissent pas, son regard s’arrête sur des enfants loqueteux aux visages marqués du sceau terrible de la lèpre. La maladie l’effraie, pourtant la pitié l’emporte. Les petits tendent vers lui une main décharnée qui part en lambeaux comme leurs pauvres habits. Il prend son escarcelle et en extirpe sa belle pièce d’argent. Il n’en a pas vraiment besoin, pense-t-il. Louison comprendra. Il remet son trésor dans une paume brune de crasse.

*

Au moment où il se sépare de la pièce, les souvenirs jaillissent.

Sa femme, celle dont l’image aimée le soutient et protège son âme dans cette ville de péchés, lui a été enlevée voilà des années, au temps terrible de la Grande Pestilence. Sa peau s’est couverte de bubons noirâtres et elle s’est éteinte au bout de longs jours de souffrance.

Il réfléchit aux tentations surmontées depuis son entrée dans la cité. Il en compte sept et sait aussitôt leur nom : Envie, Gourmandise, Paresse, Orgueil, Colère, Luxure, Avarice. Il ferme les yeux et murmure :

— Merci, ma mie.

Lorsqu’il les ouvre, il n’est plus prisonnier des hauts murs, mais seul, sur une sente rocailleuse. Devant lui, un étrange petit village de lauze. Il sait que le chemin sera encore difficile. Mais son bonheur se trouve là, en ce lieu simple comme sa vie, comme son cœur. Avant que son souffle s’éteigne à jamais, Louison a promis qu’elle l’attendrait. Leur séparation n’était que transitoire. Il comprend et sourit.

*

La flèche a fendu l’air si vite qu’il ne l’a pas vu arriver. Elle transperce sans peine sa cuirasse. La pointe métallique pénètre sa chair. Sur le coup, il n’a pas peur. Il ne pense pas qu’il va mourir. C’est pour les autres, pas pour lui. Il est encore jeune, en bonne santé.

Soudain la douleur explose dans sa poitrine et le sang envahit sa bouche. Ses jambes se dérobent. Il tombe à genoux. Les bruits alentour paraissent assourdis, comme s’il se couvrait la tête d’un traversin de plume. Il s’affaisse sur le sol détrempé. Il a mal, terriblement mal, mais le sang transforme ses cris en gargouillis pitoyables.

« Je meurs ». L’idée le terrifie.

D’un seul coup, le silence tombe, aussi profond qu’une nuit d’hiver quand la neige recouvre la campagne. La douleur se tait, laisse place à un grand vide et à un froid immense. La peur disparaît elle aussi. Autour de lui, Jehannin voit les hommes courir et gesticuler, mais cela l’indiffère. Plus rien n’a de sens.

Puis, au milieu de toute cette vaine agitation, passe un roncin à la robe rouanne. Il galope, affolé. Un long mantel déchiré, accroché à sa selle, flotte derrière lui telle une aile géante.

« Si j’avais ce mantel, je n’aurais plus froid. Et avec ce cheval, j’irais rejoindre plus vite ma Louison. »

Le mourant pousse un soupir, ses paupières se ferment et sa tête roule sur le sol boueux. Alors que ses sens basculent dans le vide d’une nuit sans fin, au loin une cloche sonne tierce.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Megami Sunshine 31/12/2013 17:45

Ben je comprends pourquoi elle a été sélectionnée...Cette partie-là était beaucoup plus accrocheuse que la première...par contre, j'ai pas vraiment compris le lien entre la partie combat et la partie village...il meurt au combat, d'accord, mais ce qui se passe dans le village, c'est ce qui se passe dans sa tête? Ou une métaphore pour autre chose? Parce que ça fait quand même bizarre qu'il ait le temps de penser à ça en plein combat ^^

Megami Sunshine 31/12/2013 18:18

Ah oui en fait l'élément qui me manquait tu me l'as donné: sa marche au village se passe après sa mort (si on peut dire ça comme ça) pas avant. Oui moi aussi je viens juste de comprendre :)

Aurélie Genêt 31/12/2013 18:14

Les parties en italique sont ce qui s'est passé avant, ce qu'il a oublié puisqu'au départ, il ignore comment il est arrivé dans cette ville. C'est la réalité. En fait, il est tué lors du combat. La ville, c'est l'image du choix qu'il a à faire entre la tentation (représentée par les 7 pêchers capitaux) et le bien (vers lequel sa femme l'appelle), soit l'Enfer ou la Paradis. C'est aussi l'image des deux routes du tout début, où il avait, à tord, choisi la plus simple vers la ville. D'où à la fin "il comprend et sourit", car il vient de réaliser qu'il est mort et qu'il va enfin rejoindre sa femme. L'italique de la fin raconte ce qu'il vient de comprendre.